REVUE DE RECHERCHES
DéCOLONIALES
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Où sont les nouveaux exotismes de l’art contemporain ?
Identités exotisées, les histoires qui nous collent à la peau !

Comment intégrer les éléments culturels “exotiques” dans sa pratique sans retomber dans les clichés ou l’exploitation d’un passé colonial douloureux ? Comment réconcilier les instances de vol culturel et identitaire avec son désir d’expression, de continuité et d’intégration des esthétiques et des pratiques ancestrales ? Comment rétablir les nuances et affirmer la qualité intrinsèque des techniques, des images et des œuvres après des siècles de représentations simplistes, faussées ou de condamnation pure et simple ?

Comment trouver sa voix en explorant les voies perdues ou oblitérées, que ce soit dû à la négligence ou à l’oppression coloniale ?
Comment dépasser les interdictions et l’anomie c’est-à-dire l’impératif d’intégration à un régime dominant – imposition autrefois forcée par les empires coloniaux mais qui aujourd’hui agit à travers le “soft-power” et l’uniformisation de la culture et des codes ; résultat de la mondialisation, des échanges et des flux migratoires ? Comment survivre et composer avec le changement des goûts, des coutumes et des idéaux ? Que doit-on accepter dans ce qui passe pour le “progrès”, reflet de ce que la société moderne juge désirable (qui définit ultimement le succès ou l’échec des entreprises artistiques) ? Comment mettre en lumière et tirer fierté d’éléments historiquement pervertis pour démontrer l’infériorité des individus et des peuples, et en saisir la beauté et l’importance ? Comment dépasser les habitudes insidieuses de son propre imaginaire, formaté par des siècles de subordination ? Comment redéfinir les limites de ce qui est possible, désirable ou nécessaire en l’absence d’un carcan colonial et patriarcal explicite ? Surtout, comment accomplir tout cela d’une façon relativement conforme à l’air du temps et qui résonne avec les expériences, les idées et les émotions d’un nombre étendu de personnes et de groupes, si on considère la portée d’une œuvre ou d’une idée comme une mesure juste de vérité et de pertinence ?
Cette dernière question explore le revers de la médaille du “retour aux sources” comme tendance actuelle. La popularité des exotismes contemporains n’est pas toujours synonyme d’acceptation et de réparation des erreurs du passé. L’association des cultures précoloniales avec la simplicité persiste en dépit de notre vision contemporaine qui se veut plus “éclairée”. À bien des comptes, on observe l’émergence d’un mythe du bon sauvage 2.0 qui dépeint les cultures non-occidentales comme pures, primitives, débridées, proches de la nature et ésotériques, sans toutefois utiliser ouvertement ces termes décriés. Cette idéalisation romantique découle cependant de la même dynamique de représentation faussée et perpétue le fétichisme et la longue tradition de racisme et de sexisme à l’égard des individus et des peuples marginalisés. Ce travers est définitivement un facteur d’incertitude en tant qu’artiste ou penseur descendant-e de ces peuples, qui possède une formation académique occidentale. Comment savoir qu’on ne participe pas nous même à cette tradition d’exploitation et de distorsion du capital culturel de nos ancêtres ?
Comment reconnaître les biais inhérents à notre imaginaire et ne pas se retrouver coupable de pillage malgré nos meilleures intentions de célébration ?

Ne joue-t-on pas non plus le jeu de la modernité : la quête constante de nouveauté et d’originalité et la cooptation de la notion d’authenticité que l’on voit reprise ad nauseam à des fins commerciales ? Historiquement, les exotismes et la résistance face à la culture mainstream ont connu de nombreuses phases de célébration. Ils sont encensés de façon ponctuelle et retombent dans l’obscurité quand une nouvelle obsession émerge. Sommes-nous plus que des pions dans le cycle capitaliste de popularité et de déchéance ? Peut-on éviter la fatigue généralisée du public qui passera tôt ou tard à la prochaine tendance ?

Il nous faut aussi adresser la question du retour de bâton. Si le monde de l’art et certains champs universitaires reconnaissent les injustices de la tromperie coloniale, certain.e.s résistent et défendent becs et ongles le capital de la colonialité, notamment en France hexagonale.

On perçoit alors une résurgence des polarisations au sein de la société.

On observe un fort rejet de celleux qui ne “s’intègrent” pas et l’ostracisme de celleux qui refusent les arguments “évidents” et “sensés” de leur condition dans un système qui cherche à définir, caractériser et hiérarchiser. Cette catégorisation, sans relâche, fournit les arguments de la supériorité occidentale et place inlassablement les autres cultures (leurs individus, langages et pratiques) dans une position subalterne légitimant les inégalités économiques et sociales dans un même pays et entre les différentes régions à travers le monde.

Toutes ces questions sont difficiles et n’ont pas de solution définitive. La seule erreur serait l’immobilité, la honte et le prolongement de l’obturation et du statu quo.

Ne reste qu’à agir et espérer que le dessein transparaisse : démonter le château, pierre par pierre et se soulever pour sa dignité. Cette révolte se produit avant tout de façon intérieure ; par l’observation de ses conflits internes, de ses habitudes, de ses références culturelles et de ses idées afin de débusquer l’héritage de la colonialité en soi.
Il s’agit également d’effectuer un travail extensif de transmutation de la douleur, des blessures et des peines occasionnées par cet héritage de domination et d’instrumentalisation. Comme un acte de rébellion, il nous faut transcender la colère et le ressentiment : vivre et se montrer pleinement. Le but ici est d’atteindre la sérénité, l’assurance, l’aisance et l’état de conscience optimal qui permet aux êtres de se définir, de vivre libres et en sécurité. C’est là un des rares idéaux reconnus non seulement par la tradition occidentale (définit par les Lumières) mais qui résonne aussi dans la plupart des traditions des peuples du monde.

Les textes du présent numéro nous offrent des pistes pour commencer à répondre à ces questions.

L’interview entre Eddy Firmin et Walter Mignolo, qui rend hommage à la commissaire Alanna Lockward décédée l’an dernier et le Manifeste Esthétiques Décoloniales, co-écrit par celle-ci, dressent un état des lieux nécessaire du tort causé aux cultures.

Les Restes de Lusingalwa Ng’ombe, par Martin Vander Elst enquête sur les répercussions du pillage culturel et artistique du point de vue d’un anthropologue.

La lettre poignante de Fatoumata Sakho explore les façons d’être et de s’affirmer sans réserve dans une société ou l’héritage raciste s’obstine à perpétuer la condescendance et la déshumanisation.
Iris Amizlev nous offre un regard sur l’œuvre de Nick Cave et sa recherche de guérison et de paix dans un monde dangereux et oppressif.

Les autres textes fourmillent d’exemples d’artistes qui mélangent les techniques passées avec leur formation artistique pour subvertir les exotismes. Ils refusent de se laisser définir selon les archétypes dominants, à la manière de la photographe et commissaire Cécilia Bracmort, mise à l’honneur en couverture. Ces artistes exposent leur vision critique et leur quête d’identité avec une acuité qui n’est pas sans une bonne dose d’humour et de dérision.

Ce numéro, développé pendant la période de tumulte causé par la pandémie COVID-19 et les démonstrations du mouvement Black Lives Matter, est peut-être le plus important à date. La crise sanitaire globale et le contexte politique aux États-Unis, sur lequel le monde a les yeux rivés, ont mis à nu les travers du racisme et des inégalités inhérentes aux sociétés capitalistes. Nous voyons plus que jamais l’importance d’adresser les questions liées aux images et aux représentations. Plus qu’une lubie universitaire et élitiste, celles-ci définissent la qualité de vie des personnes et des groupes marginalisés. Dans un tel contexte, reprendre en main son propre récit et son image est un acte de prise de pouvoir et d’espoir.

Le Groupe Minoritart
Sarah Tchou, Eddy Firmin, Cécilia Bracmort, Géraldine Entiope