Appel à texte / Call for papers

Notre nouvel appel à texte est maintenant disponible.
Our new call for papers is now available

EXTRACTIVISME ESTHÉTIQUE
AESTHETICS EXTRACTIVISM

Vos propositions comportant entre 3 000 et 5 000 mots maximum, devront nous parvenir au plus tard le 30 octobre 2022. Il vous est fortement conseillé d’accompagner les textes d’images et/ou d’hyperliens vidéo.
Ces éléments seront des données pertinentes lors de la sélection des textes. Les articles sélectionnés seront publiés dans la revue en format PDF. Cette dernière sera disponible au téléchargement en version PDF à l’adresse : https://minoritart.org/index.php/acces-aux-revues/
Merci d’adresser avec vos textes, une brève note biographique (150 mots) à : minoritart.info@gmail.com

Your proposals, including between 3,000 and 5,000 words maximum, must reach us no later than October 30, 2022. You are strongly advised to accompany the texts with images and/or video hyperlinks. These elements will be relevant data when selecting texts. Selected articles will be published in the journal in PDF format. The latter will be available for download in PDF version at the address: https://minoritart.org/index.php/acces-auxrevues/
Please send with your texts, a brief biographical note (150 words) to: minoritart.info@gmail.com

Antiracisme : mode d’emploi

Planche extraite de l’objet-livre « Soukounyans » – Eddy Firmin

Aujourd’hui, des hommes et femmes marchent dans tout le monde occidental. Et à Paris, Londres, Montréal, Berlin, à Minéapolis, une même clameur s’élève d’entre les mondes : « I can’t breathe ». 
Est-ce l’heure historique où nos sociétés saisissent enfin que le racisme est un mal commun et systémique ? Les avenues ne semblent pas être aussi évidentes ; d’ailleurs beaucoup s’indignent de la mort de George Floyd, tout en rappelant que cela est une affaire bien Étasunienne et que la flétrissure “systémique” ne saurait exister chez nous. Cette vision nous empêche de ceindre l’évidence : les discours, les imaginaires, les habitudes passent entre les mondes à mesure que les hommes, les biens de consommation, les biens culturels y circulent. Le racisme, lui aussi, est incorporé, nié, refoulé avec plus ou moins d’adresse selon les récits nationaux et leurs idéologies.
Soi blanc : un passif non comptabilisé
En Occident, la règle tacite invite à considérer le racisme comme le seul fait de grossiers personnages à l’idéologie trouble. À l’inverse, la gentillesse, la bienveillance enchâssée dans un silence sur la question, est brandie comme une preuve d’antiracisme. Mais, pourquoi la gentillesse et la bienveillance, qui sont en soi des bases de la vie en collectivité, seraient-elles une preuve d’antiracisme ?  Cela ne revient-il pas à dire « j’aurais pu être malveillant, mais regarde, avec toi, un Noir, un Autochtone, je ne le suis pas ! ». Cette logique branlante n’est-elle pas celle d’un pouvoir d’agression que l’on choisit de désactiver ou non ?!  Ne fait-elle pas exister un bourreau au dedans de chaque personne blanche ? 
Le racisme est alors relégué à des méfaits ponctuels ; du fait de quelques rares individus dispersés dans la société. Il paraît alors ne pas appartenir à nôtre monde, mais à celui des autres. Et comme le tonnerre qui gronde au loin, il n’est jamais là, jamais chez moi, toujours ailleurs et présent dans un autre que moi. Bien que le racisme soit la monstrueuse création des sociétés capitalistes,  leurs différents récits nationaux en refusent la paternité. Il est considéré comme un déchet, un capital collectif faisandé issu d’un passé anonyme.  S’il faut s’en débarrasser, c’est sans réécrire ni déboulonner le statuaire des grands récits nationaux[1].  En effet les grands récits sont la gloire des nations. La gloire attire la sympathie des peuples. Mais comme l’écrit Aimé Césaire, «le racisme tarit la sympathie» [2] et empêche le consentement, car il est l’ombre portée du capitalisme sauvage, du colonialisme, de la Seconde Guerre Mondiale, de la Shoah , d’Hitler … de la honte. Si comme  le pense encore Césaire, la société capitaliste  demeure totalement «incapable de fonder un droit des gens, comme elle s’avère impuissante à fonder une morale individuelle»[3], c’est peut-être parce que tout son système tient sur l’individualisation de la faute. Sinon, comment expliquer qu’il ait fallut un siècle et demi de lutte  pour reconnaitre la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité par la France, ou encore qu’au Canada une même question vis-à-vis des pensionnats autochtones fasse encore débat ? Se défausser en transférant le poids d’un passif pourri sur les épaules des individus est une constante du système. Mais aujourd’hui, et probablement pour la première fois, ces hommes et femmes qui marchent dans les rues d’Occident en ont peut-être assez des discours moralisateurs et inconséquents de leurs nations, de leurs chefs d’États.  Ils en ont peut-être assez de toujours les voir fuir de leurs responsabilités. Mais peut-être n’en peuvent-ils plus de la solitude morale qui leur est infligée face à un passif non comptabilisé ni enseigné. Peut-être ne comprennent-ils pas pourquoi le racisme n’est qu’une longue succession de noms qui ont chacun  un  visage blanc ?
Soi noir et  rhétorique de la patience
Si pour un soi blanc le racisme est d’abord un solitaire combat d’idée, notamment parce que la couleur de sa peau ne s’accroche pas au velcro irritant de la vie quotidienne, pour un[e] Noir[e], c’est une affaire plurielle, collective et en conséquence il existe un enseignement de la gestion de son corps. Chaque enfant noir[e] qui se doit de vivre dans un espace occidental ou colonisé entendra peu ou prou les mêmes informations de ses pairs : tu devras travailler deux fois plus fort. Ne te fais pas remarquer, tu es noir.  Surveille tes paroles et ton corps, on ne nous pardonne rien. Ces mots parmi beaucoup d’autres dessinent le portrait d’un racisme sans visage. L’important c’est sa constance, sa récurrence dans le système et beaucoup moins l’individu. Tout comme le sexisme, le racisme s’exprime à travers, les plafonds de verres, les poncifs, les biais inconscients. Et le soi noir, pour reprendre les mots de  Ta-Nashi Coates,  doit constamment se défier du fait que «notre lexique tout entier […] ne sert qu’à oblitérer l’expérience viscérale du racisme, le fait qu’il détruit des cerveaux, empêche de respirer, déchire des muscles, éviscère des  organes, fend des os, brise des dents»[4].   Malgré tout, il faut vivre, faire résilience et plus encore avoir la claire conscience que certains réflexes tiennent plus des sphères collectives que personnelles. Ce faisant, il est exercé une bienveillance continuelle envers l’entourage de soi blanc qui n’a jamais eu à penser son corps de la même manière. Il faut sans cesse comprendre, tolérer éduquer et pardonner l’irrespect, l’exploitation, les violences. Aujourd’hui, il s’exprime un refus du sempiternel «il faut être patient, nous travaillons au changement ». La rhétorique de la patience utilisée pour tempérer les attentes s’est asséchée après avoir anesthésié l’urgence de changement génération après génération. D’ailleurs la culture populaire des afrodescendants et notamment le rap en rend compte avec une étonnante précision.
[…] Mais jusqu’à quand ils vont tester ma résistance ?
Me dire de rester gentil et de garder patience 
Que si je suis sage un jour j’aurai la chance
D’entrer dans la danse que maintenant J’ai les yeux ouverts et j’ai conscience
Que plus le temps passe, plus il faut que j’avance 
Pas rester à espérer qu’il me reste une chance 
Pour progresser dans l’existence Longtemps… que notre musique chante ça
Tout le monde les mêmes droits […]
À ceux qui étaient avant nous ils avaient dit la même chose [5]
Si les rappeurs, Calbo d’Ärsenik, Doc Gynéco[6] & MC Janik, rendent patent les espoirs déçus des générations, ils rendent  visible les possibles raisons de fond du ras-le-bol de chaque corps noir de cette planète. 
Récit national et société post-raciale
Pour peu que l’on se rappelle du Brésil des années 1980, modèle ultime de société post-raciale métissée et débarrassée du racisme systémique, aujourd’hui les dents nous grincent, tant nous savons combien cela tenait du mirage et de la propagande. Toutes les 23 minutes un Noir est tué au Brésil. Près de 8 meurtres sur 10 sont commis envers les hommes de cette communauté[7] alors même que le journal Le Monde rappelait en 2011, qu’il prédomine un héritage génétique européen qui oscille entre 60 % dans le Nord-Est et 77 % dans le Sud du pays[8].
Si beaucoup ont déjà souligné le métissage comme possible moyen de contrôle créant acculturation, dépossession de la terre, annihilation du sentiment d’appartenance en même temps que la formation d’une classe d’individus prêtant allégeance au système capitaliste, alors qui sont les victimes ? Ceux qui sont trop distant des canons caucasiens… les Georges Floyds, les femmes noires transgenres[9], les femmes autochtones au type marqué ?

Le racisme se fout bien des récits nationaux et leurs discours universalistes bling-bling. Avec lui vient la figure du mâle noir, de Floyd. Avec lui vient  l’idée d’un principe actif au cœur de la notion. Sans le “Nègre”, la notion de race perd sa référence socle, son étalon, sa raison de grader l’altérité depuis un matériel symbolique et biologique jusqu’à un autre. Pour reprendre les mots  d’Achille Mbembe : «la race est ce qui permet de nommer un excédent et de l’affecter au gaspillage et à la dépense sans réserve.»[10] Autrement dit, la notion de race désigne des vies, des corps de moindre valeurs par rapport à d’autres. Le Noir étant affecté à une valeur étalon négative et indépassable, il est par essence celui dont la vie peut être gaspillée sans réserve. Il est tout à la fois : l’esclave, le pauvre diable, le mendiant, le migrant, le fou soumis aux incertitudes économiques. Malgré l’existence d’un racisme sans frontière, extrêmement constant envers les Noirs, les différents récits nationaux rivalisent d’arrogances à son sujet. Chacun se flattant de réussir là où tous échouent. Mais peut-être est-il encore temps de remplacer la diatribe institutionnelle par une vraie politique d’étude et d’enseignement de l’antiracisme. Parce que le racisme, est incorporé, nié, refoulé avec plus ou moins d’adresse selon les récits nationaux et leurs idéologies.

Bien que les nations produisent partout la même pétrification de l’histoire,  la même tactique de prudence commuée en lâcheté, force est de constater que partout des individus se lèvent  avec bravoure et dignité pour regarder en face des récits peu en phase avec les réalités de leurs temps. 

Où sont les nouveaux exotismes de l’art contemporain ?

Identités exotisées, les histoires qui nous collent à la peau !

Comment intégrer les éléments culturels « exotiques » dans sa pratique sans retomber dans les clichés ou l’exploitation d’un passé colonial douloureux ? Comment réconcilier les instances de vol culturel et identitaire avec son désir d’expression, de continuité et d’intégration des esthétiques et des pratiques ancestrales ? Comment rétablir les nuances et affirmer la qualité intrinsèque des techniques, des images et des œuvres après des siècles de représentations simplistes, faussées ou de condamnation pure et simple ?

Comment trouver sa voix en explorant les voies perdues ou oblitérées, que ce soit dû à la négligence ou à l’oppression coloniale ?
Comment dépasser les interdictions et l’anomie c’est-à-dire l’impératif d’intégration à un régime dominant – imposition autrefois forcée par les empires coloniaux mais qui aujourd’hui agit à travers le « soft-power » et l’uniformisation de la culture et des codes ; résultat de la mondialisation, des échanges et des flux migratoires ? Comment survivre et composer avec le changement des goûts, des coutumes et des idéaux ? Que doit-on accepter dans ce qui passe pour le « progrès », reflet de ce que la société moderne juge désirable (qui définit ultimement le succès ou l’échec des entreprises artistiques) ? Comment mettre en lumière et tirer fierté d’éléments historiquement pervertis pour démontrer l’infériorité des individus et des peuples, et en saisir la beauté et l’importance ? Comment dépasser les habitudes insidieuses de son propre imaginaire, formaté par des siècles de subordination ? Comment redéfinir les limites de ce qui est possible, désirable ou nécessaire en l’absence d’un carcan colonial et patriarcal explicite ? Surtout, comment accomplir tout cela d’une façon relativement conforme à l’air du temps et qui résonne avec les expériences, les idées et les émotions d’un nombre étendu de personnes et de groupes, si on considère la portée d’une œuvre ou d’une idée comme une mesure juste de vérité et de pertinence ?
Cette dernière question explore le revers de la médaille du « retour aux sources » comme tendance actuelle. La popularité des exotismes contemporains n’est pas toujours synonyme d’acceptation et de réparation des erreurs du passé. L’association des cultures précoloniales avec la simplicité persiste en dépit de notre vision contemporaine qui se veut plus « éclairée ». À bien des comptes, on observe l’émergence d’un mythe du bon sauvage 2.0 qui dépeint les cultures non-occidentales comme pures, primitives, débridées, proches de la nature et ésotériques, sans toutefois utiliser ouvertement ces termes décriés. Cette idéalisation romantique découle cependant de la même dynamique de représentation faussée et perpétue le fétichisme et la longue tradition de racisme et de sexisme à l’égard des individus et des peuples marginalisés. Ce travers est définitivement un facteur d’incertitude en tant qu’artiste ou penseur descendant-e de ces peuples, qui possède une formation académique occidentale. Comment savoir qu’on ne participe pas nous même à cette tradition d’exploitation et de distorsion du capital culturel de nos ancêtres ?
Comment reconnaître les biais inhérents à notre imaginaire et ne pas se retrouver coupable de pillage malgré nos meilleures intentions de célébration ?

Ne joue-t-on pas non plus le jeu de la modernité : la quête constante de nouveauté et d’originalité et la cooptation de la notion d’authenticité que l’on voit reprise ad nauseam à des fins commerciales ? Historiquement, les exotismes et la résistance face à la culture mainstream ont connu de nombreuses phases de célébration. Ils sont encensés de façon ponctuelle et retombent dans l’obscurité quand une nouvelle obsession émerge. Sommes-nous plus que des pions dans le cycle capitaliste de popularité et de déchéance ? Peut-on éviter la fatigue généralisée du public qui passera tôt ou tard à la prochaine tendance ?

Il nous faut aussi adresser la question du retour de bâton. Si le monde de l’art et certains champs universitaires reconnaissent les injustices de la tromperie coloniale, certain.e.s résistent et défendent becs et ongles le capital de la colonialité, notamment en France hexagonale.

On perçoit alors une résurgence des polarisations au sein de la société.

On observe un fort rejet de celleux qui ne « s’intègrent » pas et l’ostracisme de celleux qui refusent les arguments « évidents » et « sensés » de leur condition dans un système qui cherche à définir, caractériser et hiérarchiser. Cette catégorisation, sans relâche, fournit les arguments de la supériorité occidentale et place inlassablement les autres cultures (leurs individus, langages et pratiques) dans une position subalterne légitimant les inégalités économiques et sociales dans un même pays et entre les différentes régions à travers le monde.

Toutes ces questions sont difficiles et n’ont pas de solution définitive. La seule erreur serait l’immobilité, la honte et le prolongement de l’obturation et du statu quo.

Ne reste qu’à agir et espérer que le dessein transparaisse : démonter le château, pierre par pierre et se soulever pour sa dignité. Cette révolte se produit avant tout de façon intérieure ; par l’observation de ses conflits internes, de ses habitudes, de ses références culturelles et de ses idées afin de débusquer l’héritage de la colonialité en soi.
Il s’agit également d’effectuer un travail extensif de transmutation de la douleur, des blessures et des peines occasionnées par cet héritage de domination et d’instrumentalisation. Comme un acte de rébellion, il nous faut transcender la colère et le ressentiment : vivre et se montrer pleinement. Le but ici est d’atteindre la sérénité, l’assurance, l’aisance et l’état de conscience optimal qui permet aux êtres de se définir, de vivre libres et en sécurité. C’est là un des rares idéaux reconnus non seulement par la tradition occidentale (définit par les Lumières) mais qui résonne aussi dans la plupart des traditions des peuples du monde.

Les textes du présent numéro nous offrent des pistes pour commencer à répondre à ces questions.

L’interview entre Eddy Firmin et Walter Mignolo, qui rend hommage à la commissaire Alanna Lockward décédée l’an dernier et le Manifeste Esthétiques Décoloniales, co-écrit par celle-ci, dressent un état des lieux nécessaire du tort causé aux cultures.

Les Restes de Lusingalwa Ng’ombe, par Martin Vander Elst enquête sur les répercussions du pillage culturel et artistique du point de vue d’un anthropologue.

La lettre poignante de Fatoumata Sakho explore les façons d’être et de s’affirmer sans réserve dans une société ou l’héritage raciste s’obstine à perpétuer la condescendance et la déshumanisation.
Iris Amizlev nous offre un regard sur l’œuvre de Nick Cave et sa recherche de guérison et de paix dans un monde dangereux et oppressif.

Les autres textes fourmillent d’exemples d’artistes qui mélangent les techniques passées avec leur formation artistique pour subvertir les exotismes. Ils refusent de se laisser définir selon les archétypes dominants, à la manière de la photographe et commissaire Cécilia Bracmort, mise à l’honneur en couverture. Ces artistes exposent leur vision critique et leur quête d’identité avec une acuité qui n’est pas sans une bonne dose d’humour et de dérision.

Ce numéro, développé pendant la période de tumulte causé par la pandémie COVID-19 et les démonstrations du mouvement Black Lives Matter, est peut-être le plus important à date. La crise sanitaire globale et le contexte politique aux États-Unis, sur lequel le monde a les yeux rivés, ont mis à nu les travers du racisme et des inégalités inhérentes aux sociétés capitalistes. Nous voyons plus que jamais l’importance d’adresser les questions liées aux images et aux représentations. Plus qu’une lubie universitaire et élitiste, celles-ci définissent la qualité de vie des personnes et des groupes marginalisés. Dans un tel contexte, reprendre en main son propre récit et son image est un acte de prise de pouvoir et d’espoir.

Le Groupe Minoritart
Sarah Tchou, Eddy Firmin, Cécilia Bracmort, Géraldine Entiope